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Petites joies de la formation

LES PETITES JOIES DE LA FORMATION

Nous sommes dans une petite ville du Sud-Ouest. La formation que j’anime pendant deux jours sur les relations avec les usagers réunit une dizaine d’employés municiapux et quelques permanents d’associations locales. Nous entamons la dernière après-midi. Avant de passer à un autre sujet je m’assure comme d’ahbitude que le débat est terminé sur le sujet précédent. Tout le monde acquiesce puis Nadège prend la parole et annonce qu’elle a encore une question. Nadège est une toute jeune femme de 20 ans, l’air un peu fragile et timide. Elle travaille comme emploi-jeune dans une association. Elle n’est pas souvent intervenue jusqu’à maintenant sauf dans des " tours de table ". Du coup, j’ouvre grand mes oreilles, c’est souvent un grand moment quand ceux qui s’expriment peu se lancent : leur parole peut être riche et profonde.

" J’ai un problème " dit-elle " quand on me fait une remarque sur mon travail, j’ai tout de suite les larmes aux yeux et ça me gène énormément. " Nous avons évoqué auparavant des " cas " autrement graves : menaces de mort, violences verbales, alcoolisme, cambriolage...etc. Mais je sens que cette histoire a une grande importance pour Nadège, et dans mon cœur j’accepte déjà de prendre le temps qu’il faudra pour aller au bout de cette histoire, son histoire, même si nous devons laisser tomber une partie du programme initial.

Je commence à poser quelques questions pour cerner le problème et ouvrir les perspectives :

JJ : ces " larmes " vous causent-elles un préjudice professionnel ?

N : non pas vrament mais je me sens si génée...

JJ : Est-ce plutôt un conflit entre vous et vous-mêmes, les autres n’y attachant pas d’importance ?

Les participantes (85% des stagiaires sont des femmes) commencent à partager des expériences de ce type en racontant les " préjudices " en question qu’elles ont du subir : moqueries, disqualification ; Il y a quelques conseils dans le genre " ma petite après quelques années on se blinde "

Je fais des interventions très brèves sous forme de questions : " est-ce vraiment un objectif à viser pour vivre mieux que de se blinder ? " .

Une autre employée (cadre) témoigne : " on a une collègue , hé bien elle pleure facilement, elle nous l’a dit, ça lui passe vite, tous le monde le sait et l’accepte, on n’en fait pas un drame et tout se passe très bien avec elle. "

JJ : au fond quel est le problème pour vous ?

N : J’aimerais être autrement

JJ : être sensible c’est votre droit

une stagiaire " Oui, c’est pas une tare ".

Et puis Zora , jeune femme d’origine magrebine prend la parole , elle aussi n’est pas beaucoup intervenue, elle travaille à l’accueil d’une association caritative : " hé bien moi avant je pleurais tout le temps , il y avait un jeune, chaque fois qu’il venait c’était des remarques , chaque fois je pleurais, j’avais les larmes aux yeux : un jour je sais pas ce qui m’a pris quand j’ai senti les larmes venir je me suis levée, je suis partie en faisant ça (un bras d’honneur geste) , je me suis enfermée dans les toilettes et j’ai eu un fou rire, mais un fou rire... " Elle est radieuse en racontant cela, tout le monde éclate de rire , elle continue : " et depuis je ne pleure plus quand quelqu’un me dit une parole qui me blesse. "

N : en fait j’ai envie de crier et je pleure à la place

JJ : parfois la tristesse cache la colère

N : c’est que je fais mon travail très très consciencieusement et après je ne supporte pas qu’on me dise quelquechose "

Que rajouter : ces jeunes femmes donnent une leçon de gestion des émotions, apprennent à s’accepter par le partage d’expérience. Mon boulot est simple : créer la confiance, ici où là donner du sens à une parole forte en la relevant pour qu’elle n’échappe à personne. Et là , après cet échange , je suis heureux, c’est beau cette énergie qui passe, tout le monde se sent bien ; Nadège dira lors de l’évaluation " J’ai compris beaucoup de choses, je crois que je ne vais plus pleurer quand je serai critiquée. "

Quelle importance que nous ayons modifié le progamme ; cette demi-heure-là c’était le clou de la formation. Cet échange vaut mille discours : Oui les émotions sont éphémères et se cachent l’une derrière l’autre. Oui le premier pas est de résoudre un conflit intérieur en gardant une bienveillabnce pour soi-même. Oui, la sensibilité est un atout dans la vie. Oui souvent nous ne nous autorisons pas assez à vivre. Oui nous nous enfermons nous-mêmes souvent dans une position de victime, etc. Maintenant tout le monde sait, a vu , a contacté cela au fond de soi. Les personnes ont partagé, l’animateur est resté en retrait come un catalyseur indispensable mais discret et non inductif. Et chacun(e) a suivi une petite thérapie douce avec des mots simples et non jugeants, loin de la psychologie formelle. Et chacun(e) repart avec une petite flamme dans le cœur : une meilleure image de soi et de l’être humain. Pour moi contrat rempli, je ne fais ce métier que pour cela.

Jean-Jacques SAMUEL
21 Novembre 2003


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